ANDRÉ ROBILLARD, L'ART BRUT POUR TUER LA MISÈRE - Christian JAMET
André Robillard, né le 27 octobre 1931 près de Gien, est un des incontournables représentants de l'art brut, notion définie par le peintre, sculpteur et plasticien Jean Dubuffet (1901-1985) qui désignait par là un art spontané, pratiqué par des malades mentaux ou des autodidactes en dehors des circuits culturels.
C'est Dubuffet lui-même qui a reconnu André Robillard comme un artiste d'art brut, lorsque le psychiatre Paul Renard lui a présenté un fusil de son patient, confectionné, en mars 1964, à partir d'objets de récupération. André Robillard était alors ouvrier à l'hôpital psychiatrique de Fleury-les-Aubrais, dans la banlieue d'Orléans, où il avait été soigné.
Pour André Robillard, l'art a « tué la misère », selon sa propre expression, puisqu'il lui a permis de surmonter son mal-être et de devenir un homme heureux de créer dans l'enceinte du centre hospitalier qu'il n'a jamais quitté. Ses fusils ont aujourd'hui fait le tour du monde et son activité artistique s'est diversifiée (dessin, musique, théâtre).
Plus que l'œuvre, dispersé dans plusieurs musées et collections particulières, c'est l'homme qui nous est présenté dans cet ouvrage, à travers ses propos et des images de son univers.
André Robillard, dernier membre survivant de la collection originale de Jean Dubuffet, fête ses 90 printemps ce 27 octobre 2021 ! L’occasion pour Polysémie de mettre à l’honneur cet artiste extraordinaire …
Né en 1931 à Gien, André Robillard a commencé à créer à l’âge de 19 ans, alors qu’il venait d’entrer dans un établissement psychiatrique. Autodidacte, il utilise les matériaux à sa disposition : papier, bien-sûr, mais aussi, draps, taies d’oreillers, serviette séponges
… Très influencé par la télévision, il s’intéresse à la conquête spatiale, thème récurrent de son oeuvre.
Inclus au personnel de l’hôpital en tant que jardinier en 1964, il glane aussi aux abords de l’établissement, où il a établi son atelier, les pièces qui lui servent à créer ses fameux fusils, inspirés par son père garde-forestier, qui lui a aussi transmis sa passion des étoiles.
Robillard fait de ces fusils, destinés à « tuer la misère » plutôt que les humains, l’une de ses créations récurrentes. Boites de conserves, morceaux de bois, ampoules usagées, paquets de cigarettes ou même animaux en peluche servent sa pratique originale. En 1976, certaines de ses oeuvres sont envoyées par son psychiatre à Jean Dubuffet, qui décèle en lui le potentiel d’un véritable artiste d’art brut et envoie les pièces au Musée de Lausanne. Le directeur du musée, Michel Thévoz, l’encouragera quelques années plus tard à poursuivre son travail et c’est à l’occasion d’une visite du musée que Robillard commence à fabriquer des animaux et cavaliers en bois, venant prendre la suite de ses figurines de cosmonautes et d’engins spatiaux.
Reconnu internationalement, mis à l’honneur au sein de plusieurs collections d’art brut et contemporain (la Collection de l’Art Brut de Lausanne ou le LaM Lille Métropole) et à l’occasion de plusieurs expositions (l’exposition du Museum of Everything au MONA en Tasmanie, « L’envol ou le rêve de voler » à la Maison Rouge à Paris, à la Criée de Marseille …), l’artiste « bricoleur » a été décoré en 2015 des insignes de chevalier des arts et des lettres.
grâce à une carte postale »
Avec André Robillard, en compagnie, Henri-François Imbert dresse le portrait d’un artiste reconnu pour son art brut, vivant depuis des décennies dans un hôpital, et qui doit beaucoup à la psychothérapie institutionnelle.
Dans André Robillard, en compagnie, on voit un fusil géant trôner au cœur de l’hôpital. Son créateur précise : comme « la tour Eiffel à Paris ». Celui-ci est internationalement connu dans la catégorie « art brut ». Il est aussi le plus ancien résident de l’hôpital psychiatrique de Fleury-les-Aubrais, où il a été admis à l’âge de 19 ans, en 1949. Henri-François Imbert entretient avec André Robillard une très ancienne relation. Il a déjà tourné avec lui André Robillard, à coup de fusils !, en 1993. Puis André Robillard, en chemin, en 2013.
André Robillard, en compagnie, Henri-François Imbert, 1 h 32.
Ce nouveau film prolonge ce compagnonnage et donne à André Robillard toute sa dimension, sa profondeur. Ce qui apparaît d’abord, c’est un être attachant et singulier, à son aise dans cet hôpital qu’il connaît comme personne, où il a « ses » poules et « ses » roses, et où il s’est épanoui. Le créateur de sculptures représentant des fusils, des spoutniks et des animaux, auteur de nombreux dessins, est aussi devenu acteur dans le spectacle d’Alexis Forestier, Changer la vie, qui lui est grandement consacré, de manière poétique. Le documentariste montre Robillard et Forestier sur scène, précis, solidaires, attentifs l’un à l’autre. C’est d’ailleurs l’une des marques d’André Robillard : tout artiste reconnu qu’il est, il reste tourné vers les autres. Dans une scène très émouvante, une jeune psychotique, suicidaire, faisant sa connaissance, dit : « Il a dû en chier. Il le fait comprendre mais ne le montre pas. »
Ce film révèle aussi l’arrière-plan du parcours extraordinaire de cet homme : la psychothérapie institutionnelle, qui « permet à chaque personne en souffrance de trouver sa place en exerçant un métier, une fonction par laquelle elle [est] reconnue », dit le cinéaste dans une voix off aux accents intimes, comme elle l’était dans Doulaye, une saison des pluies (1999) ou No Pasaran, album souvenir (2003). André Robillard et Henri-François Imbert ont un point commun évident : ces deux artistes nous sont précieux.
Comment avez-vous rencontré André Robillard ?
Henri-François Imbert : Quand j’étais jeune, non loin de chez mes parents, il y avait un musée, L’Aracine, où j’ai découvert l’art brut. Chaque créateur y était décrit par des cartels résumant son parcours. L’un d’eux était André Robillard. J’étais touché par ces artistes qui avaient des expériences de la psychiatrie, de l’isolement, de l’exil, de la prison parfois…
Comme je me suis mis à filmer des expositions dans ce musée, un jour, la directrice m’a proposé de rencontrer André Robillard. J’avais vu ses œuvres, que je trouvais très fortes. Je suis allé le voir et j’ai eu instantanément du plaisir à être avec lui et à le filmer. Je l’ai rencontré dans l’hôpital psychiatrique où il vit depuis très longtemps. J’étais assez jeune et n’avais jamais côtoyé des gens ayant ce type de parcours. André était « chez les fous », comme on dit. En même temps, il était très sensé, accueillant et constructif par rapport à notre échange. Rencontrant André Robillard, j’avais tout à apprendre de lui sur l’art brut, la vie à l’hôpital…
C’est avec lui que vous avez réalisé votre premier documentaire…
Avant, je filmais en Super 8 un peu sur le mode du film de voyage ou de famille, comme une pratique d’amateur qui ne s’est éclairée que lorsque je suis retourné à l’université faire un DEA avec Dominique Noguez, qui m’a fait découvrir le cinéma de Jonas Mekas. Je me suis rendu compte que ce que je faisais de manière un peu obsessionnelle pouvait être du cinéma.
C’est pour filmer André que, pour la première fois, j’ai emprunté une caméra vidéo. Je pensais m’en servir pour les repérages, puis réaliser le film en 16 mm. Mais finalement, me sentant très à l’aise, j’ai continué avec la vidéo, seul, et c’est encore comme cela que je tourne aujourd’hui, même si je mêle dans tous mes films des images en Super 8, en 16 mm et des photos.
Pourquoi faire un troisième film avec André Robillard ?
Le premier porte sur André Robillard artiste : on ne sait même pas qu’il vit dans un établissement psychiatrique. Dans le deuxième, il raconte sa vie à l’hôpital, mais j’avais déjà commencé à filmer ses aventures théâtrales, en particulier quand Alexis Forestier et lui sont allés jouer à l’hôpital de Saint-Alban, où s’est développée la psychothérapie institutionnelle, et j’ai pensé qu’il fallait relier l’histoire d’André à celle de cette discipline, qui explique en partie comment le parcours d’André Robillard a été possible. L’hôpital de Fleury-les-Aubrais porte d’ailleurs le nom de Georges Daumézon, le psychiatre qui a inventé l’expression « psychothérapie institutionnelle ». Si André devait vivre ailleurs, il irait certainement moins bien : l’intelligence de l’hôpital, c’est de l’avoir compris. Et cela ne coûte pas plus cher qu’un appartement thérapeutique.
André Robillard connaît-il cette histoire, celle de la psychothérapie institutionnelle, dont il est issu ?
Il a conscience en tout cas d’avoir bénéficié d’une période favorable durant laquelle des soignants étaient disponibles, attentifs. Il dit d’ailleurs dans le film, un peu pour se faire peur, qu’aujourd’hui les choses ne tourneraient peut-être pas de la même manière pour lui.
Ce qui lui est arrivé est très étonnant…
André a découvert qu’il était artiste grâce à une carte postale reçue de Lausanne où était représentée une de ses œuvres. Il ignorait totalement que ses œuvres étaient conservées et exposées. Paul Renard, son psychiatre dans les années 1960, avait pris contact avec Jean Dubuffet et lui avait envoyé les deux premiers fusils conçus par André. Dubuffet était en train de créer sa collection d’art brut, inspirée par les travaux de Hans Prinzhorn, l’un des premiers psychiatres à étudier et à collectionner l’« art des fous ». Cette collection accueillait, plus largement, les œuvres de personnes « indemnes de toute culture artistique ». Au milieu des années 1970, Dubuffet en a fait don à la ville de Lausanne. Michel Thévoz, qui apparaît dans le film, en est devenu le conservateur. C’est lui qui a voulu savoir si André Robillard était toujours vivant et lui a fait parvenir cette carte postale. La vie d’André en a été bouleversée.